Relancer la pratique du tennis en France

Mercredi 24 Octobre 2018
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Le tennis français connaît une crise sans précédant dans quasiment tous les domaines. Sur le plan du haut niveau, le tennis féminin peine à sortir de nouvelles joueuses pouvant prétendre à la victoire dans les plus grand tournois alors que pour les hommes, l'absence de joueurs français dans le top 20, une première depuis 12 ans symbolise quelques années compliquées à peine masquées par la victoire en Coupe Davis (dont d'ailleurs le grand public a semblé ne pas avoir grand chose à faire...).

Dans les clubs, la situation n'est guère reluisante non plus : le nombre de licenciés au niveau national risque de chuter sous la barre des 1 million et le nombre de compétiteurs enfants a quasiment diminué de moitié en 4 ans, date de la mise en place de la Galaxie Tennis. Le nombre de joueurs adultes loisirs tend lui aussi à baisser lui aussi laissant le spectacle de courts déserts le soir et le week-end. Plus inquiétant encore, les notions d'apprentissage, d'éducation sportive semblent avoir disparues du vocabulaire tennistique de certains responsables de clubs ou de comités voire même des formations au profit maintenant de la fidélisation et de l'animation...

Au niveau organisationnel, la réforme territoriale imposée à la FFT pour coller à la nouvelle organisation des régions sembles poser, au delà de quelques soucis liés aux distances importantes, une rupture plus profonde dans le mode de gouvernance avec quelques exemples de décisions prises ici ou là assez déroutantes, voire incompréhensibles... Au plan national, la fédération semble quand a elle avoir des difficultés à utiliser le formidable outils qu'est Roland Garros ou encore les différentes épreuves organisées sur le territoire afin de donner envie aux gens de pratiquer notre sport. Ainsi, difficile aujourd'hui de trouver du tennis à regarder à la télévision non payante est devenu mission quasi impossible hormis Roland Garros (à partir de 15h) et la Coupe Davis (et encore, pas forcément tous les matchs puisque le vendredi est parfois non retransmis par France Télévision...). Difficile dès lors de connaître notre sport et de créer des vocations par l'observation de joueurs professionnels...

En terme de communication, des lacunes peuvent être également pointées du doigt : le visuel choisi concernant la Galaxie Tennis ainsi que le dernier sport télévisé ne font pas forcément rêver les enfants qui ne s'identifient pas aux "héros" proposés par la Fédération.  

La situation est plus que préoccupante et il est nécessaire de réagir vite afin de tenter d'endiguer ce phénomène. Les facteurs possibles sont multiples et il faut donc mettre en réflexion des actions non pas ciblées sur seulement quelques uns, mais sur l'ensemble de ces facteurs car ils sont interdépendants.

Dans cet article, nous allons tenter de formuler une proposition tournera autour de ces facteurs principaux :

 - Réaffirmer le tennis comme un sport au sein des clubs : redevenir éducateurs sportifs

 - Affirmer la liberté pédagogique des enseignants

 - Faciliter l'accès aux formations et repenser les modalités de formation (CQP et DE)

 - Repenser la communication au niveau national ainsi que l'offre télévisuelle sur des chaînes gratuites

 - En finir avec le culte du résultat

 

I. Réaffirmer le tennis comme un sport : redevenir éducateurs sportifs

Dans l'intitulé de notre diplôme, que ce soit BEES ou DE, apparaît le terme "d'éducation". Or aujourd'hui, dans notre pratique quotidienne et dans le discours fédéral parfois, cet aspect est de plus en plus remis en question pour privilégier le terme "d'animation"... Or la finalité n'est pas la même puisque le premier terme sous entend la notion de progrès et d'apprentissage quand le second est plutôt axé sur le coté occupation. Dernièrement, en visite auprès des enseignants d'un grand club de la région parisienne, l'équipe technique de comité a affirmé qu'il fallait désormais faire de l'animation pour développer le club, ou du moins pour éviter de perdre des licenciés...

Ce changement d'axe a eu pour conséquence d'accepter des comportements de la part des enfants et des parents de plus en plus "laxistes" : retards, tenues non conformes à la pratique du tennis (jeans ou encore chaussures de sport autres que de tennis). De la même manière, on ne propose pas d'échauffement car ça ne plaît pas aux enfants, on ne propose quasiment que des matchs pour leur faire plaisir, etc.

Bref, pour ne pas perdre de licenciés, on a fermé progressivement les yeux sur un bon nombre nos valeurs qui faisaient l'essence même de notre enseignement, de notre éducation sportive. Sauf qu'en faisant cela, nous nous sommes nous même fragilisés et quelque part nous avons participé au fait que notre sport n'en est plus un pour bon nombre de jeunes, mais seulement une sorte de centre de loisir tennis. Le soucis est qu'on fidélise peut être, mais pour de mauvaises raisons et surtout on fidélise une population qui n'est pas forcément sportive au final et qui ne progressera rapidement plus (si tant est qu'elle cherche à progresser d'ailleurs). Accepte t-on dans les clubs de Judo des enfants sans leur Kimono ? Dans les clubs de foot des enfants sans leurs chaussures et leur protèges tibias ? Non, alors pourquoi devrait on accepter des enfants en jeans avec des chaussures non adaptées dans nos clubs ? Simplement pour ne pas les perdre ? Absurde...



Ainsi, il convient de réaffirmer au contraire les valeurs du tennis à travers notre enseignement, et de ce fait attirer dans nos clubs des enfants sportifs ayant une volonté de progresser :

 - réaffirmer la nécessité de l'échauffement (connaissance sportive) et y inclure des séquences de gainage (santé) et des ateliers de développement des qualités physiques (développement des qualités physiques). Il faut noter que ces préconisations sont présentes dans la Galaxie Tennis.

 - imposer d'avoir son matériel à chaque séance (tenue de sport, chaussures de tennis, raquette, boisson)

 - remettre la progression au centre de notre enseignement (voir chapitre suivant)

 - proposer un taux d'encadrement cohérent (1 enseignant pour 6 élèves au maximum) afin favoriser les apprentissages

 

II. Affirmer la liberté d'enseignement

“On n'enseigne pas ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir : on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est.”

Cette phrase de Jean Jaurès devrait être à la base de toute formation d'enseignant, de tout système pédagogique mais elle semble au contraire anachronique avec l'enseignement que nous vivons de nos jours. Ainsi, nous pouvons nous demander quelle est la liberté d'un enseignant dans ses choix d'enseignement, que ce soit didactique ou pédagogique. La Galaxie Tennis en est d'ailleurs un parfait exemple puisque oriente de manière très précise sur ce que doit être le travail de l'enseignant à la fois dans les contenus, mais également dans les modes d'intervention.  La couverture du document fédéral (le cahier de l'enseignant, document fédéral n°2) ne laisse d'ailleurs que peu de doutes à ce sujet de par son intitulé : "L'organisation et les principes d'enseignement pour les jeunes [...] la chronologie de l'apprentissage"



Et dans les première pages de l'ouvrage (p7), le décor est rapidement posé : "Préambule : l'enfant et le jeu"... "Jouer, prendre du plaisir : Apprendre le tennis en s'amusant est ce qui est le plus adapté à la psychologie de l'enfant. Il est donc fondamental que le JEU (dans le sens le plus ludique du terme) et le JEU DE TENNIS soient présents à chaque séances d'enseignement". Le jeu prend donc une place prépondérante puisque on retrouve 5 fois le sous-entendu du ludique à travers les mots Jeu, Amusant et Ludique pour une seule fois le mot apprentissage. Un hasard ? Non pas vraiment ce qui conduit maintenant à un discours parfois surréaliste au sein de certains clubs, ou même parfois dans les formations : "ce n'est pas grave si l'enfant n'apprend pas, l'important c'est qu'il s'amuse"...

Seulement, ce mode de pensée ne peut pas convenir à tous les enseignants, et il semble difficile d'imposer de la sorte le style d'intervention ainsi que la philosophie d'apprentissage. Comme le préconise Jean Jaurès, pour qu'un enseignant soit efficace, il faut qu'il puisse enseigner ce qu'il est et non ce qu'il sait. Ainsi, le choix des méthodes, des contenus et de la progression est primordial afin d'optimiser la qualité de l'enseignement et les formations devraient plus aider les futurs enseignants à découvrir leur voies que de leur inculquer des principes fixés à l'avance et rigide.

Alors, bien sûr, il n'est pas question de remettre en question l'intérêt du jeu pour la motivation de l'enfant durant les situations pédagogiques, mais il convient de faire attention à ce que ce moyen pédagogique reste un moyen et ne devienne pas une finalité : on ne doit pas venir au cours de tennis pour simplement jouer (aspect ludique), mais pour progresser en prenant plaisir car au fur et à mesure de son évolution, l'enfant devra de plus en plus entrer dans des situations de travail pour progresser et non plus de simple plaisir, en particulier dans la bascule vers le tennis de compétition. De plus, mettre l'enfant en permanence dans une situation de jeu au sens ludique peut créer une confusion dans son esprit et lui faire plus aimer la notion de jeu que le tennis en tant que jeu.

Ainsi, il faut affirmer en tant qu'enseignant le droit d'utiliser les moyens pédagogiques correspondant à ce que nous sommes car c'est de cette manière que nous serons performants sur le terrain. Notre compétence doit être évaluée par notre capacité à faire progresser nos élèves, et non en fonction des méthodes utilisées car il n'existe pas de bonne ou de mauvaise méthode, juste une méthode adaptée ou non à un contexte.
 

III. Faciliter financièrement l'accès aux formations (DE et CQP) et revoir le contenu

Depuis quelques années et les réformes du DEJEPS option tennis, ainsi que l'apparition du CQP AMT - remplacé cette année par le CQP Animateur de tennis, (sic...) -, on assiste à l'apparition d'une grande disparité au niveau des contenus de formation, d'évaluation mais surtout des tarifs proposés par les organismes formateurs. Ainsi, le coût d'une formation DEJEPS peut par exemple passer de 6400 euros à Poitiers sur un an, à 9500 euros dans le Nord et jusqu'à... 18000 euros pour une formation en deux ans en Ile de France. De la même manière, une formation CQP AMT coûtait environ 1800 euros la saison dernière en Ile de France alors que la formation était facturée... 400 euros dans la ligue du Centre. Comment expliquer cette différence pour une formation en théorie équivalente puisque régie par un texte de loi ?

Un des élément de réponse à mon sens est la volonté de marchandisation de la formation opérée par quelques organismes formateurs ou encore certains comités ou ligue. Le financement possible par les OPCA de ces formations a ouvert la voie à ce qu'on pourrait qualifier de "sur facturation" des coûts horaires de formation. Seulement, en agissant de la sorte, ce sont les clubs que l'on pénalise à la fois en alourdissant les procédures d'inscription, mais également en leur faisant supporter des coûts supplémentaire comme pour le DE en IDF avec 2500 à 3500 euros à régler en plus du salaire de l'enseignant stagiaire. On pénalise également des personnes motivées qui pourraient faire d'excellents enseignants.

Afin de clarifier l'offre de formation et de faciliter les accès, il faudrait de manière urgente unifier les coûts de formation entre les différentes régions et surtout les calculer en fonction des coût réels et non en fonction du tarif remboursé par les organismes de formation profesionnelle.

Concernant les contenus et sans rentrer dans les détails, il semble urgent comme le soulignait Georges Deniau dans une lettre ouverte publiée dans Tennis Magazine en 2016 de replacer les futurs enseignants sur le terrain et de ne pas les laisser "80% du temps le cul sur une chaise face à leurs ordinateurs". L'apprentissage du métier d'enseignant doit se vivre sur le terrain afin de vivre des expériences qui vont enrichir à la fois les connaissances, mais également les savoirs-faire et les savoir-être. La pédagogie ne doit pas s'apprendre dans les livres, elle doit être découverte, discutée en situation et c'est de cette manière que l'on pourra former des enseignants efficaces et surtout heureux dans leur métier.


@lettre de Georges Deniau à Jean Gachassin et Arnaud Di Pasquale.

 

IV. Repenser la communication


J'ai décidé de lié dans la même partie l'aspect communication et la diffusion des tournois sur des chaînes gratuites dans le même item car le but recherché est à mon sens le même : donner envie aux gens et en particulier aux enfants de jouer au tennis.

Concernant la communication envers les enfants, la FFT a misé ces dernières années sur une communication à deux axes :

 - La galaxie Tennis avec 4 personnages représentant les différents niveaux d'évolutions



       

 - des spots publicitaires, diffusés en particulier lors de la quinzaine de Roland Garros. Voici la dernière en date :



Le soucis, c'est que cette communication ne semble pas faire rêver ni attirer les enfants : les personnages choisis ne sont pas forcément attachants (on va même dire que leurs grands yeux peux faire peur...) et le spot, en misant sur l'humour, ne semble pas non plus très accrocheur et surtout ne fait pas rêver les enfants.

Pour comparer, je vais prendre deux exemples de communication réussie (du moins de mon point de vue) et pouvant vraiment attirer les enfants :

 - le programme de la LTA, la fédération Anglaise de tennis, concernant les enfants :

   



Le principe est le même que la Galaxie Tennis, chaque personnage représente un niveau de jeu mais l'ensemble est à la fois plus proche de ce que sont les enfants réellement, mais également à la limite du monde des super héros ou des pirates. Les enfants peuvent donc s'identifier et surtout s'attacher à eux plus facilement. Bref, l'image donne envie.

 - le nouveau programme de l'USTA, la fédération Américaine intitulé Net Generation composée de visuels mais également de vidéos courtes avec des messages forts




 



Personnellement, je trouve cette campagne très bien faite : centrée sur les enfants, sur le jeu, permettant de montrer à la fois l'aspect loisir, l'apprentissage mais également la détermination pour les compétiteurs. L'USTA s'est vraiment doté d'un bel outil avec en plus un site dédié plutôt bien fait : https://netgeneration.usta.com/

Lorsque l'on regarde ces deux exemples, on peut apercevoir le chemin qu'il reste à parcourir pour développer des outils de communication performants afin de trouver de nouveaux licenciés et de redonner une dynamique positive au tennis.
 

V. Promouvoir l'offre télévisuelle sur les chaînes gratuites

Plus inquiétant encore est la très faible présence du tennis sur les chaînes gratuites. Ainsi en 2017, nous avions seulement à nous mettre sous la dent sans avoir à payer un supplément :

France Télévisions
– Roland Garros (à partir de 15h)
– Finale Masters 1000 de Monte-Carlo (France 4)
– Coupe Davis : matchs de l’Equipe de France
– Fed Cup : matchs de l’Equipe de France

C8
– Finales de l'Open d'Australie


Pourtant, d'autres tournois français pourraient eux aussi bénéficier d'une couverture gratuite (Open de Moselle, Open 13, Open Parc de Lyon, Open du sud de la France et Rolex Paris Masters), mais il n'en est rien. D'ailleurs, il est intéressant de connaître le podium est sports les plus télévisés sur les chaînes gratuites : Football, Cyclisme et... la Pétanque qui occupe plus de 9% aujourd'hui des retransmissions sportives grâce aux accords avec France 3 et l'Equipe TV.

L'exemple de la pétanque est intéressant car il est étonnant de constater comment ce sport a retouvé un engouement, en particulier chez les jeunes, qui s'inscrivent en masse les écoles de pétanque depuis sa large duffusion sur la chaîne l'Equipe en particulier. La recette n'est pas nouvelle : pour donner envie aux gens et en particulier aux enfants de pratiquer un sport, il faut lui montrer du haut niveau, et pour cela, rien de mieux qu'une diffusion sur une chaîne gratuite sur laquelle on peut "tomber" par hasard et rester devant le spectacle. Pour le tennis, c'est quasiment mission impossible aujourd'hui...

Ainsi, il est urgent de faciliter le retour du tennis sur les chaînes gratuites afin de redonner enfin une place à notre sport sur les écrans. C'est également de cette manière que nous pourrons voir émerger des vocations chez les enfants et de l'envie chez les adultes. Toutefois, la chose n'est pas facile car les tournois sont avant tout détenus par l'ATP qui revend les droits par lot. Ce système nuit forcément aux chaînes gratuites ne pouvant cibler un ou deux évènement comme elles le faisaient par le passé. Seuls restent Roland Garros (dont les droit sont négociés directement par la FFT), la (défunte ?) Coupe Davis et la FED CUP appartenant à l'ITF.

Les amateurs de tennis risquent de se serrer la ceinture encore longtemps...

VI. Laisser aux jeunes le temps de progresser : en finir avec le culte du résultat et laisser le temps de se former

Hasard du calendrier, au moment de la rédaction de cet article, le DTN, Pierre Cheret fait cette analyse concernant la détection des enfants pour le site https://sport.francetvinfo.fr (intégralité de l'interview ici) :


@Pierre Cherret, DTN FFT

Que faut-il changer?
PC : "Par exemple on repère nos jeunes trop tard. Dans beaucoup de clubs on ne peut pas inscrire son enfant à l'école de tennis avant 6 ans. Donc nous on a fait bouger ça. Aujourd'hui le tennis commence à 3 ans. Si on détecte les enfants à 6 ans et qu'on commence à les entraîner à 8 ans, c'est trop tard. Les Américains, les Asiatiques, les Tchèques, les Ukrainiens, les Italiens... Ils commencent beaucoup plus tôt. On a pris deux ans de retard. Ils doivent être aussi mieux entraînés, avec plus d'intensité. Avant 10 ou 12 ans, notre système aujourd'hui n'est pas fait pour préparer nos enfants à rentrer dans la boucle internationale qui débute à partir de 12 ans. La précocité, même si cela dérange en France, c'est un incontournable pour arriver à haut niveau dans ce sport."


Effectivement aujourd'hui les enfants sont détectés au seins des comités lors de leur 5ème année pour intégrer dès leur 6 ans une structure intensive. Seulement, il faut se poser la question de qui est visible lors de ces détections : un potentiel ou simplement le résultat de nombreuses heures de tennis de l'enfant avec les parents ou au sein du club ? C'est là toute la difficulté de l'exercice car il y a toujours une inconnue sur la capacité de l'enfant à progresser par la suite.

Ces dernières années, la politique au niveau de la Fédération était de favoriser les acquis techniques et tactiques sur des terrains adaptés afin de développer des compétences progressivement. Depuis la saison dernière, l'objectif principal a changé car, comme le souligne le DTN, les meilleurs 10 ans du pays doivent désormais être capable de rivaliser avec les meilleurs jeunes européens sur les premiers ITF 12 ans. Seulement, une progression aussi rapide est-elle souhaitable dans la formation globale d'un joueur de tennis ? Ne risque t-elle pas au contraire de compromettre son avenir en sacrifiant le développement des qualités techniques, physiques et mentales au profit de l'efficacité immédiate ? Et surtout, ne va t-on pas retomber encore une fois dans la sur-valorisation des enfants précoces sur le plan du développement physiologique ? Certains enfant d'une même catégorie d'âge vont avoir un an de différence avec d'autres, et sur le plan physiologique, cette différence peut être énorme. Comment la prendre en compte dans la détection ?

Le sujet a déjà été abordé par le passé par Jean Paul Loth, ancien DTN et capitaine de l'équipe de France de Coupe Davis, et (encore une fois) par Georges Deniau, ancien entraîneurs au sein de la FFT et de la fédération suisse, en charge en particulier des équipes nationales :



Jean-Paul Loth :

"Pendant trop longtemps, chez les jeunes, nous avons privilégié les résultats en compétition par rapport à la priorité de former des joueurs complets techniquement. Prime a été donnée à ceux qui brillaient lors des championnats de France en dépit de défauts techniques parfois importants sur lesquels nous sommes “passés” par facilité sans nous y attaquer sérieusement. Au lieu d’être un peu plus dirigistes, nous avons laissé faire ce tennis de compétition dénué de réel apprentissage."

«il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes imparfaits techniquement à qui il est difficile d’apprendre à mieux jouer techniquement et tactiquement car les changements que leur jeu réclame prennent souvent de longs mois».




Georges Deniau :

"En France, on veut gagner trop vite
, analyse-t-il. Et on vous apprend d’ailleurs à gagner trop vite alors que cela n’a aucune importance jusqu’à un certain d’âge. Cette culture du résultat à tout prix que l’on peut encore voir lors de tournois en France avec des parents accrochés au grillage qui se fichent de la technique de leurs progénitures et n’ont que l’obsession de la victoire coûte que coûte a imprégné les mentalités.

«Entre 6 ans et 10 ans, un enfant doit apprendre à exécuter parfaitement tous les coups du tennis ainsi que se placer et replacer par rapport à la balle, souligne Georges Deniau. Ensuite, à partir de 14 ans, il est alors temps de développer une technique de compétition.»

Le constat pour ces deux acteurs majeurs du tennis français est sans appel : rechercher trop rapidement les résultats est forcément handicapant à un moment de la carrière du joueur. On peut citer par exemple Gianni Mina, ancien grand espoir du tennis français au final trop handicapé par sa prise de coup droit trop fermée qu'il n'a jamais pu corriger et qui n'a jamais dépassé le top 300.

La conclusion de Jean Paul Loth est sans appel : «Quand on voit la technique très propre de Djokovic, Federer, Nadal, Ferrer, Murray, Del Potro et qu’on regarde celle des “nôtres”, il y a comme un décalage.»

Cette interview n'est pas si vieille que ça puisqu'elle date de 2014, soit à peine 4 ans... mais on peut voir encore aujourd'hui à travers le discours fédéral qu'il est compliqué de changer les mentalités, d'accepter que la formation d'un joueur complet, armé pour le très haut niveau demande du temps. D'ailleurs, le seul critère souvent pour conserver les enfants ou non au sein des structures de ligue ou de comité reste le classement ou l'efficacité en match et c'est d'ailleurs difficile d'en blâmer les responsables puisque globalement la qualité estimée de formation d'une ligue ou d'un comité est étroitement liée aux résultats (cf le fameux classement des ligues suite au résultats des championnats de France).

Pourtant, il existe des exemples de joueurs français ayant éclos très tard. Le cas le plus marquant est sûrement celui de Julien Boutter, ayant commencé le tennis à 10 ans et classé seulement 15/1 à 17 ans mais qui passera professionnel 5 ans plus tard pour atteindre un pic à la 48ème place mondiale. Le système actuel fait que ce cas reste une exception, mais combien de Julien Boutter existeraient si on leur donnait à un moment donnée les moyens d'éclore vers le plus haut niveau ? Combien de joueurs meilleurs que Julien Boutter auraient existé simplement si on acceptait que certains ont besoin de plus de temps pour exploser ?

Ce n'est pas parce qu'on ne fait pas partie des meilleurs à 12 ou 14 ans que l'on a pas le potentiel de faire partie des meilleurs plus tard...
 

VII. Conclusion

Seulement 5 pôles, mais tellement complexes à mettre en mouvement car au delà de l'organisation du tennis en France, c'est également et en très grande partie les mentalités qu'il faut chercher à modifier, en revenant parfois aux fondamentaux, ce qui faisait la force de notre fédération il y a une quinzaine ou une vingtaine d'années. Rester vigileant sur les avancées pédagogiques est une chose, mais il faut faire attention à ne pas se renier ou renier notre métier qui bascule progressivement de l'éducation à l'animation sportive.

Accepter ce phénomène, c'est passer le message que notre sport n'est pas assez amusant en lui même et qu'il convient de trouver des formes détournées de pratique à travers les jeux pour le faire apprécier des enfants et des plus grands. Faire cela, c'est oublier notre propre vécu et le plaisir que nous prenions sur le terrain lors de nos premières années de jeu. Nous aimions jouer oui, mais nous aimions progresser, faire de nouveau coups, affronter des adversaires, bref nous aimions le tennis pour lui même. C'est l'amour de ce tennis que nous devons transmettre à nouveau.

Seulement, cela doit passer par un gros travail de communication sur le plan national afin de redonner une vision du tennis en cohérence avec nos principes éducatifs et surtout avec une vision du tennis comme sport et non pas comme jeu ludique. Pour cela, les exemples des fédérations Américaines et Anglaises doivent nous guider vers un axe de communication plus efficace, mais il faudra également passer par une plus grande visibilité du tennis sur nos chaînes de télévision gratuites.

La route est forcément longue, mais comme dans tout changement, c'est la décision de changer qui risque d'être la plus difficile à prendre.

“Il n'y a rien de négatif dans le changement, si c'est dans la bonne direction.”  Winston Churchill


 

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Commentaires :

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  • Bertrand de Votretennis.org dit :
    10/11/2018 à 19h 22min

    @Dd et @ Axel Brault : Merci pour vos commentaires et pour vos retours d'expérience. :) @Dd : effectivement, je partage ton observation sur le manque de correction technique aujourd'hui mais on nous explique tellement depuis plusieurs années au niveau fédéral qu'un enseignant proposant un travail technique était un enseignant dépassé que beaucoup de collègues aujourd'hui l'ont bannit de leur enseignement en pensant bien faire. On nous explique même que pour les adultes, il ne faut faire que des situations de jeu car c'est ce qu'ils demandent. Seulement, en discutant avec ce public, on a une grande majorité de personnes qui prennent des cours pour progresser et "qu'on leur dise pourquoi ils font des fautes" et d'associer le travail qui va avec. De plus, il ne faut pas oublier qu'une gestuelle cohérente au niveau biomécanique est également primordiale dans la lutte contre les blessures.

  • Dd dit :
    06/11/2018 à 23h 25min

    Bonjour, merci pour cette analyse très complète et que je partage en très grande partie. J’enseigne le tennis depuis très longtemps, j’ai commencé le tennis et me suis passionné pour mon sport en voyant les affrontements entre borg et mc Enroe, puis la finale de 83 entre Noah et wilander puis la finale opposant Lendl à Mc Enroe. Le tennis à cette époque opposait des joueurs munis de gros caractères, il y’avait certe parfois des débordements, mais les matchs de tennis étaient à cette époque souvent un véritable spectacle. C’est malheureux, mais aujourd’hui, trop souvent on s’emmerde! Pas un joueur un peu cabot, tout le monde fait la tronche et au moindre écart, c’est l’amende ! Donc, je pose la question, si les pros semblent s’ennuyer sur les courts, quelle est la chance pour qu’un enfant puisse se dire que lui va s’amuser??? En ce qui concerne l’enseifinement, personnellement peu passionné par la compétition, je ne me suis jamais permis d’atteindre le fameux classement à 15/2 permettant le passage du BE. En revanche, j’ai passé les « éducateurs » ou encore tout dernièrement « CQP AMT » formation aujourd’hui, encore une fois, remise en question. Comme d’habitude, on va la remplacer par une énième version resucée de la formation d’educateur. Comme dab, même formation, mais nouveau nom et re facturation aux clubs. Les organismes décideurs de la mise en place ou de la mort des formations sont bizarrement aussi celles qui vous vendent les dites formations. Les comités et ligues se gavent littéralement sur le dos des clubs par ce moyen là. C’est un véritable scandale! L’excellence technique était aussi un des points abordés dans l’analyse. On peut en discuter, personnellement, je n’ai jamais vu un BE corriger un geste technique, ça des « faut que ça rentre » ou des « la bonne vitesse, c’est quand la balle est dans le court » on nous gave avec, mais de correction technique, on n’en a pas! J’ai même entendu le discours surréaliste suivant « au delà de l’age de 12 ans, on ne plus changer de gestuelle ou la corriger » véridique! J’ai un club dans mon entourage dans lequel le BE refuse tout simplement d’entrainer L’esuipe locale des têtes argentées au prétexte qu’ils sont trop âgés pour progresser. La réalité c’est ça, les ligues poussent les petits clubs à la fusion pour pouvoir employer les armées de BE qui sortent très lucrativement de leurs usines. Privilégier le classement de tennis ne garantit en rien l’excellence technique ni la qualité future de l’enseignant. Je pense que malheureusement, c’est un métier relativement peu valorisé, qui ne paye pas très bien, dans lequel on attend dans l’engoisse chaque début d’année pour savoir si le ou les clubs disposeront d’assez d’adhérents pour pouvoir vous employer. Une fois en couple, a fortiori avec enfants, cela devient très vite compliqué tant du point de vue familial que financier. J’ai connu un temps où les anciens accueillaient et transmettaient, ça n’etait Hélas pas parfait, mais il y’avait du lien entre les générations et une histoire qui s’ecrivai Dans les clubs. Aujourd’hui, nous avons juste le culte de la performance. Cette année on m’a retiré des joueurs pour pouvoir remplir les cours du club, sous prétexte qu’il d’agit d’un entraînement compétition et que d’après les règlements seul un BE peut entraîner à ce niveau là. Tout ça pour dire qu’on marche sur la tête. Un éducateur devrait pouvoir faire évoluer ses connaissances et progresser en matière d’enseigne ment jusqu’au brevet d’etat, voire au delà. L’avenir des clubs en matière d’enseignement repose à mon sens sur des gens plus âgés, les jeunes bien que plus compétitifs sont aussi appelés à construire leurs vies et pour cela à bouger, ce qui n’est pas le cas des plus anciens plus enracinés dans les clubs. Autre chose, tous les pontes de l’enseignement ou autres entraîneurs de renom n’ont jamais été fichus de nous pondre un planning d’entraînements un peu codifiés. Il serait facile de dire que pour les débutants on sera sur la position d’attention avec déplacement, préparation du coup droit, du revers avec tel ou tel exercice de telle date a telle date avec évaluation au terme de la période, au lieu de laisser les quasi bénévoles se demerder à pondre des exercices pas trop ennuyeux pour garder les gens dans les clubs. Beaucoup plus simple de tailler des costards à tout le monde à coup de y’a qu’a faut qu’on ????. J’espere ne pas avoir été trop long et rébarbatif. J’ai été président de club durant des années tout en enseignant sur les créneaux dur lesquels ma BE ne pouvait intervenir. Elle a du arrêter faute d’aide au financement associatif et ensuite pour cause de maternité, aujourd’hui elle est maman et est devenue institutrice. Pour ma part, étant le seul à être détenteur du CQP j’ai abandonné la présidence pour pouvoir enseigner. J’ai appris en début d’année que mon diplôme ne valait une fois encore plus rien et qu’il allait falloir que j’en repasse un nouveau une fois de plus. Ce qui est drôle, c’est que j’aurais exactement les mêmes formateurs et exactement le même enseignement que les autres années. Comment dégoûter les gens qui se donnent pour notre sport n’est ce pas?

  • Alex BRAULT dit :
    06/11/2018 à 2h 46min

    Juste un message de félicitations à vous pour la qualité de cet article. ???? Cette analyse est complète, précise et totalement exacte sur chacun des points abordés. Cela fait vraiment du bien de lire tout cela, je suis en totale harmonie avec cet état des lieux du Tennis français ainsi que les solutions à y apporter. Je l'ai partagé sur Facebook et espère vraiment qu'il soit relayé, lu et médité par bon nombre de mes collègues Enseignants ainsi que par toutes nos instances dirigeantes... afin de redonner des "cooleurs" au Tennis. ???? Une nouvelle fois bravo à vous, j'ai pris un plaisir incroyable à le lire. ????